Pourquoi ? D’abord pour des raisons d’ordre psychologique. Deux grandes guerres – et quelles guerres !- ont eu lieu au cours de ce dramatique demi-siècle, et chaque fois qu’un conflit ensanglante le monde, on peut noter le même phénomène : quand, la paix revenue, on fait les comptes, quand on dresse le bilan des abandons, des lâchetés, des déceptions de toutes sortes, on s’aperçoit que, lorsque les hommes se sont montrés assez égoïstes, assez cruels, et lorsqu’ils ne se font plus d’illusions sur eux-mêmes, ils ont encore le besoin désespéré de croire et de s’accrocher à quelque tendresse. L’homme, alors, se tourne vers les bêtes, et naturellement, vers l’animal qui lui est le plus familier, vers celui qui fut le témoin de ses premiers efforts et de ses faiblesses aux premières heures de l’humanité : il se tourne vers le chien.
Est-ce la nostalgie d’un paradis perdu ? ou le remords d’avoir été souvent injuste envers ce vieil ami ? Tout est possible, mais il faut la guerre meurtrière pour que l’homme se souvienne soudain qu’il vit, qu’il souffre et qu’il meurt comme tous les autres animaux de la terre, et qu’il n’est tout compte fait, qu’un animal comme les autres : un animal qui a eu de la chance, simplement.
Il a eu de la chance, en effet, et d’abord celle de rencontrer tout de suite l’amitié et le dévouement canins.
Avant le chien, imagine-t-on ce que fut la vie de nos premiers ancêtres ? Ils pêchaient et chassaient pour vivre ; ils chassaient surtout au jour le jour. Ils étaient toujours à l’affût, toujours aux aguets, toujours inquiets. Il leur fallait se cacher pour dormi, pour manger, pour vivre.
Jusqu’au jour où le chien devint leur serviteur. La veille encore bête sauvage, ennemi, gibier, le chien va devenir un collaborateur, un ami de tous les instants, presque un frère. Il va progressivement évoluer, devenir le chien domestique, tandis que parallèlement, et beaucoup grâce à lui, l’homme se civilise. Plus rapide à la course que ce dernier, le chien va lui permettre désormais d’attraper des proies vivantes, des bêtes qu’il gardera, qui constitueront des réserves. L’homme ne sera plus dans la nécessité de consommer le plus vite possible le gibier abattu : ces réserves vivantes, au contraires, il les nourrira, il les protègera ; elles pourront à leur tour se reproduire…
C’est la naissance du premier troupeau, c’est le début de l’élevage : l’homme-chasseur va devenir l’homme-berger. C’est surtout pour lui l’assurance de pouvoir nourrir autant d’enfants que lui vaudront ses amours polygames ; c’est le commencement du clan, de la famille, de la sécurité… On peut donc considérer cette domestication du chien comme une date essentielle de notre histoire.
Dès lors, il va s’établir entre le chien et nous un lien, une sorte de parenté, un pacte que vont cimenter pendant des millénaires les sacrifices et les efforts communs, dans toutes les circonstances où il faudra réciproquement s’épauler pour se défendre et pour vivre.
Et déjà nous commençons à voir plus clair en nous-mêmes. Déjà nous comprenons pourquoi le simple regard d’un chien nous bouleverse plus que celui de toute autre bête sur la terre. Déjà nous nous expliquons mieux le secret véritable de certaines attirances, de certaines sympathies inattendues : vous rencontrez au coin d’une rue un chien qui ne vous connaît pas, que vous n’avez jamais vu, et cet animal, en quelques secondes, s’attache à vos pas. Il vous choisit, il vous adopte. Il ignore si vous êtes riches ou pauvre, bon ou mauvais ; mais il vivra désormais ‘branché’ sur vous jusqu’à son dernier souffle.
Est-il beaucoup de chevaux, de chats, d’oiseaux ou de « tendres » gazelles qui soient capables de ces passions-là ?
Oui, nous voyons maintenant plus clair en nous-mêmes et nous saisissons mieux la nature du sentiment qui, trop souvent, hélas ! anime les rares humains qui sont encore fermés à la Bête. Ce chien auquel ils ne reconnaissent aucun droit, ils exigent des devoirs, nous les voyons, à la moindre vétille, à la moindre incartade, manifester une sévérité, une brutalité que rien n’autorise et que rien ne saurait expliquer, sinon un étrange complexe. On dirait qu’ils veulent supprimer, en s’acharnant sur lui, ce témoin muet qui les gêne ou les juge !
C’est ce qu’un tendre poète, Edmond Haraucourt, a si bien
exprimé en disant :
« L’idiot déteste la bête, la sachant moins bête
que lui. »
Car il faudrait tout de même s’entendre : ou le chien est un animal comme les autres, et traitons-le comme les autres, ou, s’il est un peu plus que l’animal domestique le plus évolué, et faisons-lui, comme il se doit, une place tout à fait à part dans l’échelle animal. Il est de toute faune actuelle ( domestique ou sauvage) le seul être qui soit psychologiquement à mi-chemin entre l’homme et la bête. On lui demande de garder des troupeaux, de guider des aveugles, de trouver le gibier, de défendre son maître et ses biens. On lui demande à lui, une bête, de faire un travail d’homme.
Un chien de berger, huit fois de suite, s’est précipité dans un brasier pour obliger une à une les vaches à quitter l’étable, parce que c’était «son» travail et « ses » vaches…. Et ce chien, bêtement – puisque c’est là, hélas ! l’expression consacrée--, est tombé dans les flammes à la dernière tentative…. Des chiens de guerre, au combat, ont franchi des tirs de barrage terribles pour aller rejoindre leurs maîtres.
Le dressage ? Cela ne suffit pas à expliquer cette victoire sur la peur naturelle, et nous voudrions bien nous garder de prononcer les mots dangereux d’héroïsme ou de devoir ! Les chiens fidèles, en effet, sont fidèles sans songer à auréoler de vertu cette tendresse. Les chiens dévoués sont dévoués jusqu’à la mort sans tirer de ce dévouement une valeur morale.
Mais alors, où commence la responsabilité ? Où commence la conscience du chien ?
Nous voici au bord du problème : ou bien nous accordons au chien une part de raison, ou bien le chien n’est qu’un robot. Il faut choisir.
Si le chien est irresponsable, s’il n’y avait pas chez lui quelque
chose qui le différencie du cochon, du canard, ou du veau, pourquoi
lui confier la garde d’un immeuble, la recherche d’un objet perdu,
ou notre sécurité propre, si c’est pour le punir ensuite
avec sévérité, sous prétexte qu’il n’a
pas accompli ce travail d’homme avec toute la conscience, tout le courage,
tout le dévouement, toute l’ « intelligence » que
l’on attend d’un collaborateur humain ?
Mais si le chien n’est pas un robot, si l’on veut bien admettre
qu’il est capable d’initiative et d’abnégation, si
nous lui accordons, même à un degré très inférieur,
ces qualités de l’esprit ou du cœur que nous admettons chez
les hommes, pourquoi ne pas lui reconnaître en toute justice quelques
droit ?
Pourquoi ne pas convenir que le chien, notre ami, est marqué depuis des millénaires par un exceptionnel destin ?
Il a suffi de si peu de chose sans doute pour que le chien abandonne sa liberté et rompe à tout jamais avec le monde des autres bêtes.
Il suffirait aussi de si peu de choses pour que ne soit jamais remis en discussion le vieux pacte entre l’homme et le chien, il suffirait d’un peu de mémoire, de reconnaissance et d’amour !
Dr. F. Mery, de l’Académie Vétérinaire de France. 1959.